Les souliers rouges sont le compteur du temps

L’esprit confus, je marchais parmi la foule de la rue. J’avais choisi le thème de la danse pour reprendre les travaux de photographie que j’avais interrompus. Et je me demandais où je pourrais trouver danseurs et danseuses et quel type de danse cela devrait être. Je suis resté là, planté au milieu de l’avenue Istiklal, où le chaos domine. Le tramway, masse rouge qui cherche sa personnalité entre le passé et l’avenir, est passé devant moi dans le tintement caractéristique de sa cloche, fendant la foule en deux comme une coulée de sang. Alors que les rails en acier divisent le temps en deux, il m’est venu à l’esprit le caractère du vieil Istanbul que mon père m’avait raconté dans mon enfance : je l’avais entendu raconter que les femmes ne sortaient jamais dans la rue sans chapeau ou maquillage ni les hommes sans mettre leur complet repassé et que certains jours on pouvait assister à des danses. Je me suis dit qu’il serait plaisant de boire un café turc sur cette avenue plein de surprises et me suis assis à une terrasse. Par bouffées, une musique de tango venant d’on ne sait où arrive à mon oreille dans le bourdonnement de la ville. C’est la chanson « Adios Corazon » du compositeur « Juan D’Arienzo ». L’association entre le rythme original du tango et la quiétude et l’énergie que donne le café… fait venir une voix en moi, qui me dit : « Pourquoi l’objet de la photo ne serait-il pas le tango ? » Alors que la saveur de la dernière goutte reste sur mon palais, je quitte ma place et mes pas me mènent vers l’atelier de danse. J’avance à pas rapides parmi la foule tout en me demandant comment je pourrais utiliser dans le cadrage le sentiment de la danse et comment devrait être la lumière. Lorsque j’arrive devant l’atelier de danse du deuxième étage, la musique de tango filtre des murs de l’ancienne construction. Après environ dix minutes de cours, il est venu à côté de moi, m’accueillant avec son sourire aimable. Je lui ai raconté mon projet. « Ici c’est Tangojean, nous sommes ouverts à toute sorte de pensée » a-t-il dit. Comme je lui disais : « Pour que je puisse faire de belles photos, je crois qu’il faudrait que j’apprenne le tango… Qu’en pensez-vous ? » La seule réponse que j’ai entendue a été : « Ici
c’est Tangojean… » Des mois après, une nuit de milonga… Après avoir suivi la danse du duo Irfan Yüksel et Ceren Varol, je m’assieds à une table afin d’observer les élèves qu’il a formés. Dans le miroir ovale suspendu au mur juste à côté de la porte d’entrée, je peux voir la piste sous un angle et une lumière différents. Ainsi, je choisis les endroits et les angles de prise de vue des photos que j’ai prévu de faire. La salle de danse renouvelait sans cesse sa propre énergie. Je voyais chaque nuit de milonga la femme dont je suis tombé amoureux prendre place dans un cercle nommé « ronde ». Le fait de suivre cette jeune femme-là que j’avais nommée « la Reine de la Bastille » me donnait un plaisir à part et encourageait ma créativité. Juste devant moi, elle a fait un boléo avec son partenaire, puis une figure gancho et enfin un cuatro avec une grâce remarquable. Nos regards se sont croisés… À ce moment-là, j’ai fermé les yeux et j’ai gravé cette image dans ma mémoire. Le rythme de la musique m’a emmené dans une autre dimension. Le tango, qui est dérivé du mot en latin « tangere » (toucher) est né dans les maisons de tolérance des quartiers défavorisés de la ville de Buenos Aires en Argentine au début du XIXe siècle. Cette ville était un endroit où les immigrés africains et européens étaient nombreux, lieu fréquenté par des marins italiens, où les chocs économiques et sociaux ne manquaient pas, des bagarres de rues au couteau jusqu’aux coups d’État militaires. Le tango est apparu comme une réaction face aux humiliations des habitants des quartiers défavorisés par le milieu aisé de Buenos Aires. C’est la raison pour laquelle il a été jugé pornographique et révoltant. La seule langue commune qui unit les hommes prêts à lutter est toujours l’art. Le plus significatif et le plus facile à saisir dans ce langage universel est la musique, avec son enfant qui est la danse. La France a fait la connaissance du tango après la Première Guerre mondiale. Le tango a été apprécié d’abord en Europe puis dans le reset du monde. L’Argentine, pourtant sa mère patrie, a interdit le tango en raison de sa struc
ture politique fluctuante et des coups d’État militaires. La Turquie a découvert le Tango grâce à Atatürk après la fondation de la République. Si le style argentin n’a pas été adopté à cause de la pression des traditions et de la religion, la Turquie a emprunté le style européen qui est plus modéré. Comme dans tous les domaines, l’approche rénovatrice de la République s’est aussi manifestée dans le domaine du tango. « Mazi » (Le passé), composition de Necip Celal Andal, a été enregistré pour la première fois sur disque par Seyhan Oskay. Par la suite, des artistes innovateurs tels que Necdet Koyutürk et Necil Celal ont su s’éloigner de la musique turque traditionnelle en recherchant la nouveauté. On se souvient d’Orhan Avşar qui fut le premier joueur de bandonéon. Par la suite, le tango, en se répandant en Anatolie, est devenu traditionnel dans les célébrations républicaines organisées chaque année. À la différence de ce qui existe dans le monde, c’est la classe intellectuelle turque qui s’est approprié cette danse. Cette situation peut être considérée comme un succès de la structure nationale résultant de la guerre d’indépendance. Je suis là où se trouve mon corps. Irfan Yüksel parle du fait que le tango ne soit pas une danse basée sur une structure chorégraphique précise et des techniques qu’il a développées pour que le corps s’exprime dans cette danse. Il raconte longuement sa conception du tango, basée sur sa culture, son processus de développement et sa musicalité. Tangojean est le seul club de tango de Turquie ouvert aux curieux passionnés de tango sur l’avenue Istiklal à Istanbul sept jours sur sept de quatorze heures à deux heures du matin. J’ai entrouvert les yeux… Le rythme de la musique m’avait d’un seul coup emporté dans l’histoire du tango et mes anciens souvenirs d’Istanbul. Les gens étaient-ils plus indépendants en ce temps-là ? J’ai regardé à distance la jeune femme dont le regard m’avait fasciné. Son corps était comme une route qui longe l’infini dans sa robe de velours noir. C’était une réalité magique sur l’autre face de la nuit. Ses souliers rouges étaient le compteur du temps. Le tango est à la fois une philosophie et une révolte politique formée par la circulation violente des sentiments et des passions. La main élégante qui s’échappe de l’autre main, tension constante entre le posséder et le perdre… Tout comme le temps. Des mois après, le projet a enfin pris sa forme définitive.
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